Théorie polyvagale et addictions
- Genevieve Lafreniere
- 8 févr. 2023
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 oct.

La théorie polyvagale, développée par le Docteur Stephen Porges, chercheur et professeur de psychiatrie, apporte un éclairage précieux sur le lien entre le système nerveux autonome, les émotions et les comportements. Elle permet de mieux comprendre pourquoi certaines personnes développent des dépendances et pourquoi le processus de rétablissement demande plus que de la volonté: il implique une régulation profonde du système nerveux. Il invite à rétablir une connexion entre son coeur, son corps et sa tête et à ne plus se vivre en silos.
Selon cette approche, notre système nerveux fonctionne à travers trois grands états:
le système ventral vagal, associé à la sécurité, la connexion et l’ouverture
le système sympathique, lié à la mobilisation, l’action mais aussi à l’anxiété, l’agitation, la fuite, la confusion
le système dorsal vagal, qui reflète l’immobilisation, la déconnexion et parfois le désespoir.
Les personnes dépendantes naviguent souvent entre ces états de manière instable, ce qui rend leur quotidien difficile à gérer sans recours à des stratégies d’adaptation comme l’alcool ou d’autres substances.
L’un des aspects les plus importants de cette théorie appliquée aux dépendances est de comprendre que les comportements addictifs ne sont pas simplement des «choix inadéquats» mais des tentatives de régulation. Lorsqu’une personne vit dans un état de stress chronique ou de traumatisme non résolu, son système nerveux peut rester coincé dans une hyperactivation sympathique ou dans un état d’effondrement dorsal vagal. Dans ces moments, la substance ou le comportement dépendant devient un moyen de retrouver un semblant d’équilibre. L’alcool ou le cannabis peuvent calmer l’anxiété, les drogues stimulantes peuvent réveiller un système engourdi. La consommation devient alors une stratégie de survie, un moyen de calmer le système nerveux lorsqu’aucune autre ressource n’est disponible. Autrement dit, l’addiction survient souvent comme une réponse adaptative à un système nerveux qui ne parvient plus à s’autoréguler naturellement. À travers cette perspective, on peut éventuellement éprouver de la compassion plutôt que de la culpabilité envers soi et explorer comment d’autres voies peuvent être développées pour atteindre cette régulation.
Le chemin du rétablissement, dans cette perspective, passe donc par l’apprentissage de nouvelles façons de réguler le système nerveux. La sobriété seule, sans régulation, risque de laisser la personne face à des états internes parfois insoutenables. C’est pourquoi de nombreuses approches thérapeutiques inspirées de la théorie polyvagale mettent l’accent sur la reconnexion corporelle, la respiration consciente, le mouvement et la création de relations sécurisantes. Le nerf vague ventral, associé au sentiment de sécurité et de connexion sociale, peut être réactivé à travers des expériences relationnelles empreintes de bienveillance. Les groupes de soutien, les classes de yoga, les liens authentiques et la thérapie deviennent alors des leviers puissants de guérison.
En pratique, intégrer cette philosophie signifie que le rétablissement ne se limite pas à l’abstinence mais inclut la construction d’un environnement intérieur et extérieur propice à la régulation. Cela peut se traduire par de petites habitudes quotidiennes : prendre quelques minutes pour respirer profondément, chanter, écouter une musique apaisante, marcher dans la nature ou encore créer des rituels qui nourrissent la stabilité intérieure. Chacune de ces pratiques agit directement sur le nerf vague. Elles favorisent le retour à un état ventral vagal permettant à la personne de se sentir plus calme et développer une fenêtre de tolérance pour accueillir les périodes de stress ou de chaos sans se geler.
La théorie polyvagale offre également une manière de comprendre les rechutes. Plutôt que de les voir comme des échecs, elles peuvent être envisagées comme des signes que le système nerveux est revenu dans un état de détresse. Lorsqu’une personne replonge dans la consommation, c’est souvent parce qu’elle a perdu l’accès à un état de sécurité intérieure et qu’elle cherche, de façon maladroite mais compréhensible, à retrouver cet équilibre. Cette perspective ouvre la porte à plus de compassion dans le rétablissement, car elle invite à voir la dépendance comme un langage du système nerveux, et non comme une faiblesse morale.
Un autre apport essentiel de cette théorie est qu’elle montre l’importance de la lenteur et de la patience dans le processus de guérison. Réguler un système nerveux qui a longtemps été dérégulé prend du temps. Certaines personnes ont vécu pendant des années dans des environnements instables ou traumatisants, ce qui a façonné leur biologie. La plasticité du système nerveux est réelle, mais elle demande un engagement dans la durée. Cela rejoint le principe que le rétablissement n’est pas un événement ponctuel, mais un cheminement progressif vers davantage de stabilité, de sécurité et de présence à soi-même.
Finalement, la théorie polyvagale apporte une compréhension profonde du rôle du corps dans la dépendance et dans la guérison. Elle rappelle que nous ne pouvons pas penser ou raisonner notre rétablissement de façon optimale sans inclure la dimension physiologique. Les pratiques qui apaisent, qui nourrissent la connexion et qui soutiennent la régulation deviennent des outils essentiels, autant que les démarches psychologiques ou spirituelles. Le rétablissement prend alors la forme d’un apprentissage: celui de réhabiter son corps, de se sentir en sécurité dans ses relations et de retrouver la capacité naturelle du système nerveux à s’ajuster. Dans cette perspective, l’addiction cesse d’être une fatalité et devient un signal qui appelle à retrouver une régulation plus saine, soutenue par des liens humains bienveillants et des pratiques quotidiennes d’ancrage.
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