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Les versions de nous en jeu dans l'addiction

Dernière mise à jour : 29 sept.

acrylique sur toile par genevieve lafreniere
acrylique sur toile par genevieve lafreniere

La théorie du système familial intérieur (IFS: Internal Family System) développée par Dr Richard Schwartz, propose une vision novatrice et profondément humaine de notre monde intérieur. Plutôt que de considérer l’individu comme une seule entité homogène, l’IFS nous invite à imaginer que nous sommes constitués de différentes «parties» ou sous-personnalités, chacune portant une fonction, une intention et une expérience de vie particulière. Ces parties coexistent en nous et interagissent constamment, parfois en harmonie, parfois en conflit. Remarquez seulement combien de fois par jour on peut s'entendre dire: une partie de moi sait que c'est une mauvaise idée mais l'autre ne peut s'empêcher de le faire. Ou une partie de moi voudrait ci, mais l'autre voudrait ça...


Au cœur de ce modèle se trouve l’idée que nous avons tous un noyau de conscience, appelé le Self, qui est caractérisé par des qualités de calme, de curiosité, de compassion et de clarté. Le Self est la source de notre sagesse intérieure et de notre capacité à guérir, mais il peut être obscurci par les parts blessées ou protectrices qui prennent trop de place. Lorsqu’on aborde le sujet des addictions, l’IFS offre une compréhension unique et non stigmatisante des comportements de dépendance. Plutôt que de voir la consommation comme une faiblesse morale ou un simple manque de volonté, l’IFS nous invite à reconnaître que l’addiction est souvent une stratégie protectrice mise en place par certaines parties de nous-mêmes.


Ces parties, qu’on appelle parfois les «pompiers», cherchent à éteindre ou anesthésier une douleur trop grande, un souvenir trop vif ou une émotion trop difficile à tolérer. Par exemple, une personne qui a vécu un traumatisme dans l’enfance peut avoir en elle une partie exilée qui porte la douleur, la honte ou la peur de cette expérience. Comme ces émotions sont trop lourdes, d’autres parties du système intérieur vont se mobiliser pour empêcher qu’elles remontent à la surface. C’est là que les comportements addictifs entrent en jeu : boire, consommer une substance, se plonger dans le jeu, le sexe, le travail ou la nourriture devient une manière de détourner l’attention et de calmer l’intensité des émotions.


Dans cette perspective, l’addiction n’est pas l’ennemi. Elle est le langage d’une partie protectrice qui fait de son mieux pour préserver la personne d’une souffrance insupportable. Mais le prix à payer est élevé : la dépendance devient à son tour une source de souffrance, elle isole, elle détruit la santé, les relations et l’estime de soi. Le travail avec l’IFS consiste à créer un espace intérieur où ces parties peuvent être entendues et reconnues sans jugement. Plutôt que de chercher à les faire disparaître, il s’agit d’entrer en relation avec elles à partir du Self, de leur offrir écoute et compassion, et de découvrir ce qu’elles essaient réellement de protéger. Personnellement je traduis le Self par la partie de Soi qui veut notre plus grand bien.


Ce processus est profondément libérateur. Lorsqu’une partie qui a recours à l’alcool ou à une autre substance se sent accueillie et comprise, elle peut relâcher sa fonction de protection. Elle comprend qu’elle n’a plus besoin de porter seule ce fardeau. Derrière chaque compulsion, il y a souvent une douleur exilée qui attend d’être reconnue. Le rôle du Self est de se rapprocher de ces exils avec douceur et patience, pour leur permettre d’exprimer leur vécu et de se libérer du poids émotionnel qu’ils portent. C’est cette réparation intérieure qui rend possible une transformation durable, au-delà du simple arrêt de consommation.


Je ne connaissais pas cette approche thérapeutique lorsque j'ai arrêté de consommer en 2007. Pourtant, je me suis instinctivement écrite une lettre pour rompre avec ma partie dépendante à l'alcool et au cannabis la veille de mon entrée en thérapie. Comme cette dernière était basée sur le modèle des 12 étapes, mon Self représentait ma Puissance Supérieure, cette part de moi qui veut mon plus grand bien. Au fil du temps, la théorie des parties, que ce soit à travers mes formations en PNL ou en IFS, m'a permis de développer une compréhension des différents rôles en jeu lorsqu'on a des tendances addictives. L'ado qui s'affranchie du regard parental et de la société en découvrant les substances psychoactives, le parent internalisé qui peut parfois nous empêcher de se sentir libre, la version actualisée de soi qui souhaite arrêter de consommer mais qui n'y arrive pas parce que la rebelle ne veut pas négocier, l'enfant qui se réconforte avec son dessert et qui ne comprend pas les besoins de l'adulte que je suis devenue... cet éternel combat entre la partie de soi qui veut arrêter et celle qui en est incapable.


Ce qui distingue l’IFS d’autres approches, c’est qu’il ne cherche pas à «corriger» ou à «supprimer» des comportements jugés problématiques. Au lieu de cela, il nous apprend à voir toutes nos parties comme ayant une bonne intention même si leur méthode est destructrice. Cette approche change radicalement le rapport à soi. Plutôt que de s’enfermer dans la culpabilité et la honte, la personne peut commencer à se voir comme un système intérieur complexe où chaque partie mérite attention et soin. Elle peut comprendre que sa consommation n’est pas une preuve de faiblesse, mais un mécanisme de survie qui a eu son utilité.


L’IFS est aussi un outil puissant pour la prévention de la rechute. Souvent, lorsqu’une personne arrête de consommer, les parties protectrices qui utilisaient l’addiction comme stratégie de gestion des émotions se retrouvent démunies. Si elles ne trouvent pas d’autres moyens d’apaiser la douleur, le risque de retour à la consommation est élevé. En travaillant avec ces parties, on leur offre de nouvelles ressources, de nouvelles manières de répondre aux besoins émotionnels. Le Self devient un guide intérieur capable de rassurer, de consoler et de protéger, réduisant ainsi la nécessité de se tourner vers la substance ou le comportement dépendant.


En somme, la théorie du système familial intérieur apporte une perspective profondément compatissante et holistique sur les addictions. Elle reconnaît la complexité humaine et honore l’idée que, même dans nos luttes les plus douloureuses, il y a une logique interne et une tentative de survie. Pour ceux et celles en chemin de rétablissement, l’IFS ouvre une voie vers la réconciliation avec soi-même, une manière d’apprendre à écouter et à aimer toutes ses parts, même celles qui ont longtemps été rejetées. Et c’est peut-être dans cet accueil intérieur, plus que dans tout effort de contrôle, que réside la véritable liberté.


Bonne démarche!

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