Autonomie affective et rétablissement
- Genevieve Lafreniere
- 3 oct.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 5 oct.

On dit souvent que la dépendance affective est la mère de toutes les dépendances. Derrière l’alcool, les drogues, la nourriture, le jeu, le sexe, le travail ou même les écrans, se cache bien souvent une blessure: le rejet, l’abandon, l’absence de communication, de présence attentive, l’insécurité ou un besoin de reconnaissance qui n’a pas été suffisamment nourri. Quand nos besoins fondamentaux comme l’écoute, la validation, les encouragements, la douceur ou l’acceptation ne sont pas comblés, cela peut laisser un vide intérieur que nous cherchons instinctivement à remplir à travers des objets, des substances ou des relations.
La dépendance affective n’est donc pas un simple attachement excessif à quelqu’un mais une dynamique qui fragilise toutes les sphères de la vie, car elle place l’autre au centre de notre équilibre au détriment de notre propre autonomie intérieure. Cette tendance prend racine dans notre première dynamique de dépendance, celle qui nous lie à nos figures parentales ou éducatives durant les quinze ou seize premières années de notre vie. Et comme on ne peut désapprendre à lire ou à marcher, cet automatisme qui consiste à privilégier l’autre au détriment de soi peut persister de manière instinctive tout au long de l’existence, menant parfois à accepter l’inacceptable.
Être dépendant affectivement, c’est remettre son bien-être et son identité dans les mains de quelqu’un d’autre comme lorsque nous étions enfant. C’est chercher dans le regard extérieur la confirmation de sa valeur, attendre de l’autre la régulation de ses émotions, et craindre constamment l’abandon ou le rejet. Cela crée des liens marqués par la peur, la fusion, le contrôle ou la soumission, qui finissent par épuiser les deux parties impliquées. Dans un parcours de rétablissement, cette dépendance affective peut devenir particulièrement insidieuse. Lorsqu’une substance ou un comportement addictif est mis de côté, le besoin de remplir le vide peut se déplacer sur une relation, une communauté ou une activité. Sans travail en profondeur sur la source de cette dépendance affective, les risques de rechute ou de transfert restent élevés.
Développer sa maturité affective apparaît alors comme une clé essentielle. Elle ne signifie pas de se couper du monde ni de prétendre qu’on n’a besoin de personne, mais plutôt de cultiver une capacité intérieure à se donner à soi-même ce que l’on attendait des autres. C’est apprendre à prendre soin de ses propres émotions, à reconnaître ses besoins, à les valider et à y répondre sans dépendre uniquement de l’extérieur. Cette démarche ouvre la voie à une forme de souveraineté personnelle, où l’on reprend la responsabilité de sa vie et de son équilibre intérieur. La souveraineté ne veut pas dire tout contrôler, mais plutôt d'habiter sa propre vérité et être en mesure de choisir ses relations et ses engagements dans la liberté plutôt que dans le manque.
Sur ce chemin, le reparentage joue un rôle fondamental. Il s’agit de revenir vers les parts plus jeunes de soi, celles qui ont manqué d’amour, de protection, d’écoute ou de sécurité, et d’apprendre à leur offrir aujourd’hui ce qu’elles n’ont pas reçu par le passé. Reparentage veut dire devenir un parent bienveillant pour soi-même, installer une présence constante et rassurante, poser des limites saines, accueillir ses émotions sans jugement, et rappeler à l’enfant intérieur qu’il est digne, aimé et en sécurité. À travers ce processus, une version de soi plus actualisée émerge : un adulte capable de se soutenir, de s’apaiser et de s’honorer, même dans les moments de tempête.
Ce travail demande de la patience, car il va à contre-courant de mécanismes souvent bien ancrés depuis l’enfance. On peut avancer pas à pas à travers la méditation, la respiration consciente, l’écriture introspective, la thérapie ou des rituels d’autosoin. Chaque pratique qui ramène vers l’écoute de soi et vers la régulation intérieure contribue à solidifier l’autonomie affective. Plus on apprend à s’accompagner avec constance et douceur, moins on est tenté de chercher compulsivement à l’extérieur une béquille pour combler le vide. Peu à peu, ce qui semblait un trou sans fond se transforme en un espace de présence à soi, capable d’accueillir la relation à l’autre sans en dépendre.
Dans le cadre du rétablissement, cette transformation est particulièrement précieuse. Cesser une consommation ou un comportement compulsif est une première étape, mais la véritable liberté se construit quand on apprend à être en lien avec soi-même de façon stable et sécurisante. Sans autonomie affective, on risque de reproduire indéfiniment le même schéma : chercher à fuir la douleur ou à remplir le manque par une nouvelle dépendance. Avec elle, au contraire, on apprend à faire face à ses émotions, à accueillir ses fragilités et à y répondre avec maturité et compassion. Cela ouvre la voie à une sobriété plus profonde, non seulement sur le plan comportemental, mais aussi dans le cœur et dans l’esprit.
L’autonomie affective permet aussi de redéfinir la manière dont nous entrons en relation avec les autres. Elle donne la possibilité d’aimer sans s’oublier, d’offrir sans se vider, de recevoir sans se perdre. Les liens deviennent des espaces de partage et de croissance, et non plus des refuges où l’on cherche à combler ses manques. Dans cette perspective, chaque relation devient un choix libre et conscient, et non une nécessité dictée par la peur de la solitude ou de l’abandon.
Retrouver son autonomie affective, c’est accepter de grandir intérieurement. C’est apprendre à dialoguer avec soi, à écouter ses besoins profonds, à honorer ses limites et à se donner l’amour qui a pu manquer autrefois. C’est aussi s’ouvrir à une nouvelle vision du rétablissement, non pas comme une simple abstinence, mais comme une renaissance : celle d’un être qui reprend sa place et qui choisit de marcher dans sa vie avec dignité, authenticité et liberté.
Bonne démarche!



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