La sobriété c'est plus qu'arrêter de boire
- Genevieve Lafreniere
- 19 oct.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 22 oct.

Se rétablir d’une dépendance, c’est bien plus qu’arrêter de consommer ou de cesser un comportement nuisible. C’est entreprendre une démarche en profondeur, un travail de reconstruction qui touche toutes les dimensions de l’être humain. L’arrêt de la substance ou de l'habitude problématique n’est que la partie visible de l’iceberg. En dessous, il y a tout ce qui soutient la dépendance: des blessures non résolues, des besoins affectifs insatisfaits, des émotions refoulées et souvent une grande douleur qu’on a tenté de soulager avec des drogues, de la nourriture, le jeu et/ou autres.

Le modèle de l’iceberg illustre bien cette réalité. Ce qu’on voit, les comportements, n’est qu’une petite portion de l’ensemble. Sous la surface, se trouvent les causes profondes: les traumas, les schémas de pensée, les croyances, les dynamiques relationnelles et les mécanismes de défense, de survie. C’est souvent dans cette partie submergée que se joue le rétablissement.
Le modèle biopsychosocial envisage la dépendance sous une perspective biologique, psychologique et sociale. Biologique, parce qu’elle touche les circuits neuronaux du plaisir, de la récompense et du stress. Psychologique, parce qu’elle s’enracine dans des émotions, des pensées et des vécus souvent douloureux. Sociale, parce qu’elle est influencée par notre environnement, nos relations, notre culture. Se rétablir et s'engager dans la voie de la sobriété c'est aussi d'agir sur ces trois plans: restaurer l’équilibre du corps, apaiser l’esprit et recréer une relation saine avec soi et les autres.
La théorie de l’attachement est un autre modèle qui permet de comprendre pourquoi certaines personnes sont plus vulnérables que d’autres à développer une addiction. Quand les premiers liens sont marqués par l’insécurité, la négligence ou l’instabilité, il devient difficile à l’âge adulte de réguler ses émotions ou de se sentir en sécurité dans la relation à soi et aux autres. Dans ce contexte, la substance ou le comportement addictif vient parfois jouer le rôle d’un substitut d’attachement: quelque chose qui apaise, qui réconforte, qui donne un sentiment de contrôle ou de soulagement, même temporaire. Le rétablissement consiste alors à restaurer cette capacité d’attachement sécurisant, d’abord envers soi-même.
Le DSM, quant à lui, propose des critères diagnostiques utiles pour identifier les troubles liés à l’usage de substances ou aux comportements compulsifs. Mais il ne dit pas tout. Il décrit les symptômes, pas les causes. Il classe, il nomme, mais il ne raconte pas l’histoire de la personne. C’est pourquoi il est essentiel d’aller au-delà du diagnostic: derrière chaque dépendance, il y a une histoire humaine, un contexte, des stratégies de survie qui, à un moment donné, ont eu du sens.
Le modèle du trauma vient relier ces morceaux. Il nous aide à comprendre que bien des dépendances ne sont pas des choix conscients mais des tentatives d’autorégulation face à la douleur, à la honte, ou à la dissociation. Ce qu’on appelle parfois des «mauvais comportements» sont souvent des réponses adaptatives à des expériences trop lourdes à porter. Le rétablissement passe alors par la reconnaissance de ces blessures, par la sécurité retrouvée, et par l’apprentissage de nouvelles façons de se calmer, de s’apaiser, de se relier.
La neurobiologie du rétablissement montre enfin que le cerveau est plastique, qu’il peut apprendre de nouvelles compétences comme la sobriété. Les circuits de la récompense et du stress peuvent se rééquilibrer, les connexions neuronales peuvent se reformer et le système nerveux peut retrouver la régulation qu’il avait perdue. Cela demande du temps, de la patience et de la répétition: méditer, bouger, respirer, créer, parler, se reposer. Chaque petit geste de soin envers soi-même vient reprogrammer le corps et l’esprit pour qu’ils puissent enfin fonctionner sans dépendance.
Chaque individu arrive en thérapie avec une constellation unique de besoins, d’histoires, d’identités, de valeurs et d’objectifs. Certains portent des traumatismes profonds. D’autres vivent avec une dysrégulation émotionnelle chronique ou un sentiment de honte persistant. Certains cherchent une forme de guérison spirituelle. D’autres rejettent complètement l’étiquette de dépendance, tout en se sentant néanmoins dépassés par leurs comportements.
Se rétablir demande du temps, de la patience et un profond respect du rythme de chacun. Il ne s’agit pas d’un parcours linéaire ni d’une suite d’étapes prévisibles. Parfois, on ne peut travailler qu’un seul aspect à la fois: une émotion, une croyance, une habitude, une relation. On avance, on recule, on se relève. Et à chaque fois, un peu plus de clarté et de conscience s’installent. Changer, c’est beaucoup plus qu’adopter un nouveau comportement ou corriger une habitude. C’est un processus profond qui demande de revisiter nos croyances, nos réflexes émotionnels et les histoires que nous portons sur nous-mêmes. Ça implique d’accepter une part d’inconfort, parce que le cerveau, habitué à la sécurité du connu, résiste naturellement à l’incertitude. Ça demande aussi de la conscience, celle de nos pensées automatiques, de nos déclencheurs, de nos besoins véritables et de la compassion envers nos résistances. C’est un travail qui s’enracine dans la répétition, la présence et l'engagement envers son objectif tout en acceptant et normalisant les chutes et les rechutes qui peuvent souvent faire partie du processus.
Bonne démarche,
Geneviève



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